Philosophie (6) - Les deux humanités

À l’ère de globalisation des ressources et de l’information, le monde s’est connecté sans se relier faisant éclater au grand jour, à travers les médias, la confrontation des inégalités. Les technologies de l’information et la globalisation de la communication ont accentué le fossé entre les personnes, les peuples, plutôt que de les rapprocher. Les exclus ont vue sur les inclus. L’humiliation et la rancœur prennent le pas sur l’acceptation du « sort » de l’être humain, le « donné de la vie » comme l’appelle Frédéric Lenoir (le lieu de naissance, la famille, l’époque de vie), au nom d’une forme erronée de droit au bonheur, à la justice et à l’égalité.


Par essence, l’homme est incapable de s’auto-gérer. Le partage de l’information accentue, dans un contexte anxiogène largement porté par les médias avides de sensations bestiales, sa soif de grandeur, son besoin de puissance, de possession, de domination. D’un point de vue biochimique, la complétion de tels besoins est libératrice de dopamine (sensation de plaisir immédiat) et de sérotonine (antidépresseur) : un cerveau baignant dans la sérotonine est un cerveau heureux, libéré de l’anxiété du quotidien, et, a fortiori, du monde anxiogène qui l’entoure. Un cerveau baignant dans la dopamine connait un plaisir immédiat, éphémère, fort utile pour lutter contre le stress, maladie de notre siècle.


Dans ce cadre, la récompense devient un but en soi, faisant le lit de l’addiction qui est l’exact opposé du bonheur. Bercé par sa réconfortante illusion, pourquoi l’homme changerait-il ses mécanismes le menant au bonheur et lui ouvrant les chemins du plaisir ? Ainsi, la façon dont l’homme répond à son « goût de vivre », conforté par des codes sociaux, l’empêche de s’imposer des limites, de repenser le sens de ses actes tant il aspire à son bien-être individuel. Il fait partie, dans sa quête d’un bonheur égoïste, de la première humanité, celle qui accapare le bien commun et le conserve inéquitablement.


Pourtant, les formidables avancées des neurosciences de ces dernières décennies, en ce visant particulièrement les travaux de Robert Lustig, viennent valider des leçons philosophiques puisant leur source dans l’Antiquité grecque. Dans les récits d’Epicure, notamment. Non pas pour l'hédonisme et la quête effrénée du plaisir, qui lui ont été attribués à tort, mais pour tout ce qui faisait le cœur de sa philosophie érigée en art de vivre: donner plutôt que recevoir, se contenter de peu, vivre pleinement l'instant présent, cultiver l'amitié autour de soi...


Oui, l’homme possède bien d’autres façon de satisfaire son besoin bien-être, de prendre du plaisir et rencontrer le « bonheur », de faire le bien nous disait Hobbes. L’altruisme, la connaissance, le don de soi, la méditation, le yoga … sont autant de sources de libération de sérotonine issus de canaux bien plus vertueux et frugaux ; canaux en parfaite adéquation avec les changements que l’homme doit opérer par lui-même, pour lui-même et pour l’écosystème planétaire, s’il souhaite, sincèrement, œuvrer à une nouvelle humanité. Cette deuxième humanité, celle qui travaille pour le bien commun et partage.


Ce qui différencie l’homme de l’animal, nous dit Frédéric Lenoir, « c’est sa capacité à développer une conscience du monde qui l’entoure, une conscience collective ». C’est dans cette conscience de l’autre et du bien-fondé à œuvrer avec lui, dans un but commun, que réside notre humanité la plus profonde. C’est là, précisément, que l’homme peut s’épanouir durablement en donnant du sens à ses actions.


Finalement, l’apport des neurosciences nous invite à repenser complètement nos codes et modes d’action : la course à la possession, la soif d’abondance ne sont qu’une vue faussée de l’esprit dans laquelle le bonheur devient un produit de consommation qui peut tourner à vide, loin de la solidarité et du débat de fond où se joue une vie authentique.Nous n’avons pas besoin d’autant pour être heureux. La qualité doit primer sur la quantité, le « mieux-être » doit prévaloir sur le « toujours plus » et « l’être » doit primer sur « l’avoir ». Ce n’est que de cette manière que l’homme pourra redéfinir ses relations avec lui-même, avec son environnement, agir de manière bienveillante tout en impactant positivement son bien-être et remettre du sens dans ses actions.


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